Ra-len-tir
- Olga BLEIZ

- 1 avr. 2024
- 4 min de lecture
J’aspire le plus rapidement possible à… ralentir. Je veux m'éloigner de cette course effrénée dans laquelle nous sommes tous embarqués sans nous en rendre compte. Toujours plus connectés, l’écart entre la vie professionnelle et personnelle n’a jamais été aussi fin. De plus en plus stressés, nous devons travailler avec toujours plus de notifications par mail ou par appel qui sous-entendent qu’il faut y répondre de toute urgence. Nous devons gérer ces stimulations de façon toujours plus efficace avec de moins en moins de moyens. Quand je fais un pas de côté, j'ai l'impression que nous sommes des hamsters stressés qui rongeons les barreaux de leur cage et courons dans la roue sans réussir à s’arrêter.
J'en ai marre. Je veux sortir de ce schéma, parce que ça me fait peur. Je suis moi-même victime du mal du siècle qui grignote petit à petit : le stress. J'aimerais définitivement ralentir. Oui, ra-len-tir. Ra. Len. Tir. Et mon premier choix radical, c’est… de prendre le bus.
Oui, je prends le bus tous les matins pour aller bosser. J’ai 30 minutes de trajet en transport en commun chaque matin, contre 9 minutes seulement en voiture. Quelle perte de temps, me direz-vous ? Peut-être, mais bordel, quel gain d’énergie ! Prendre le bus, ça m’évite de m’énerver dès 8h30 sur la route. Scanner ma carte et m’asseoir sur un siège sont les deux seules choses que j’ai à faire quand je ne conduis pas. Je n’ai pas à prendre 1500 micro-décisions, coordonner mes bras et mes jambes ou avoir envie de hurler sur chaque tocard qui me coupe la route. Je n’ai pas non plus à culpabiliser d’avoir encore oublié mon clignotant, parce que ça m’arrive trop souvent.
Dans le bus, je m’assieds. Et surtout, je range bien sagement mon smartphone au fond de ma sacoche. Oui, je le cache… pour ne pas avoir envie de le prendre. Mon téléphone me rend dingue. Je checke Instagram, puis Facebook, puis Messenger, puis WhatsApp, puis mes mails pros, mes mails persos, puis mon compte bancaire, puis mon calendrier d’ovulation, puis LinkedIn.
Mon cerveau cherche à tout prix une information croustillante à se mettre sous la méninge, un événement qui change du quotidien, le dernier potin dans mon entourage ou un message que je n’attends pas de la part de mes amis. Il fouine, il renifle chaque recoin pour trouver la truffe, le truc à ne pas manquer. Imaginez-vous comme mes mouvements oculaires sont bien trop frénétiques pour cette heure-là, alors qu’ils n’ont toujours pas été éblouis par le soleil ? Imaginez comme mes doigts se précipitent sur mon téléphone à 8h04 ? Personne ne voudrait commencer sa journée de travail comme ça, n’est-ce pas ?
Alors à la place, je sors mon livre. La douceur du papier jauni me repose les yeux. Mes doigts jouent avec les coins de la couverture pendant que mon esprit se balade dans les idées de l’auteur du moment. Page après page, je comprends de nouvelles choses, mes yeux prennent le temps d’aller de gauche à droite et de remonter à la ligne précédente si une phrase mérite ma relecture, pour que je sois sûre de bien la comprendre. Parfois je fais des pauses, je regarde la route, puis je me replonge dans l'histoire.
Quand je lis, mon cerveau conscientise les pages qui défilent. J’ai la sensation d’avancer, d’accomplir quelque chose, de suivre la construction d’une idée, d’un chemin. Lorsque j’atteins les dernières pages, je souris de satisfaction, parce que j’ai réussi à finir un livre de plus, moi qui croyais la littérature hors de ma portée il y a encore quelques années.
A l’inverse, quand mes rétines s’égarent sur Instagram, c’est moins épanouissant. Je n’ai pas le temps d’approfondir quoi que ce soit. Les réseaux me laissent la fausse sensation de me cultiver alors qu'ils me rendent experte en rien, survoleuse en tout. Je passe d'une recette secrète de gratin dauphinois aux scandales financiers d'Emmanuel Macron avant de lire les derniers drames en Ukraine. Mon cerveau n’est pas fait pour traiter autant d’informations diverses en si peu de temps. Jamais Instagram ne me stoppera avec un mot tendre “Olga, vous avez tout regardé, c’est bon, c’est fini”.
Dans le bus, je continue ma lecture quand soudain, nous arrivons à mon moment préféré du trajet. Nous roulons sur le pont et le soleil matinal de 8h30 reflète toute sa lumière sur le fleuve à ma droite. Alors ma tête se tourne et mes yeux se ferment. Ma peau absorbe tous les rayons qui viennent jusqu’à elle. Après un certain temps, j’ouvre les yeux pour observer les barques rouges et bleues qui attendent patiemment, échouées, que l’eau remonte pour flotter. La vue est incroyable, je souris comme une enfant. Je tourne la tête pour chercher le regard heureux des autres spectateurs, j’ai l’envie de partager avec les passagers ce sentiment de plénitude et comme chaque matin, je suis effrayée devant la scène. Une trentaine de nuques pliées vers le bas, écrasées sous le poids de la gravité, hypnotisées par un écran sans vie.
Mais pour la première fois depuis des mois, dans ce bus, j’ai croisé le regard d’une personne qui lisait. Elle a vu mon livre et nous nous sommes souri.
Il est encore temps de prendre le temps. Nous sommes au moins quelques-uns à ralentir, sur des sièges de bus, à bicyclette ou à pied. Rejoignez-nous et ralentissons, ensemble. La vie est en dehors de ces écrans, et parfois plus douce loin du volant.
Et vous, de quelle façon vous ra-len-tis-sez ?
Olga




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